Et si Wikileaks était une chance ?

Publié le par Kabreras

Wikileaks est là pour durer

Tout comme il était difficile d’expliquer, hier, à des néophytes, qu’essayer d’arrêter le piratage de mp3 était techniquement une illusion, et que le plus efficace consistait à s’adapter à la situation, il est tout aussi complexe d’expliquer pourquoi Wikileaks ne s’arrêtera pas, et qu’il faudra faire avec.

C’est comme ça.

A partir du moment où une information est numérique, c’est comme ça.

Vous ne pouvez en contrôler parfaitement la circulation, il y a des fuites. C’est vrai avec un CD rippé en mp3 (une fuite de son circuit de distribution fermé initial), tout comme avec des documents militaires, copiés sur une clé USB ou un CD vierge.

Pire, plus vous cherchez à contrôler la circulation d’une information numérique, plus vous perturbez cette circulation et rendez le système inefficace et coûteux.

Ce que Wikileaks va faire subir aux militaires, aux Etats, demain aux banques et sans doute sous peu aux grandes multinationales, est de la même ampleur que ce que le P2P a fait subir à l’industrie de la musique.

Un bouleversement systémique, essentiellement dû à une force mystérieuse, dont les adeptes se comptent depuis longtemps par millions, qui semble vouloir que comme l’Homme, l’octet, lui aussi, aspire à être Libre.

Les petits ennuis financiers des maisons de disques, par rapport à ce qu’il se passe aujourd’hui, désormais, qui va s’en soucier ? Personne.

Mais ne vous y trompez pas, cette liberté revendiquée par ceux qui se sont battus contre Hadopi, résonne parfaitement avec celle que nous fait entrevoir Wikileaks, la liberté des octets.

Wikileaks n’est qu’un concept disruptif

Mais avant tout, on n’arrêtera pas Wikileaks parce que Wikileaks n’est pas simplement un site, c’est un concept. Il n’est pas le seul, d’ailleurs, d’autres, comme Cryptome, qui a participé à la fondation de Wikileaks, font moins parler d’eux mais sont potentiellement tout aussi disruptifs, voir bien plus.

En passant par l’intermédiaire de la presse, Wikileaks a fait une concession importante par rapport à sa vision originelle, toujours défendue par d’autres qui depuis ont fait sécession et préparent leur propre projet, plus radical.

Plutôt que de passer par la presse et de distiller les informations au compte goutte, cette nouvelle génération de Wikileaks procéderait à des ‘dump’ massifs. Tout, d’un coup, en vrac, et sans passer par un intermédiaire.

Passer par la presse, et publier au compte goutte, pose la question du choix éditorial de Wikileaks. Pourquoi telle information a-t-elle été publiée, plutôt qu’une autre, qui le sera peut être dans six mois ? Quelle est l’intention de Wikileaks ?

On peut se perdre en conjectures sur le sujet, c’est au mieux une perte de temps et bien souvent une tentative maladroite pour noyer le poisson et éviter d’avoir à regarder les choses en face. Le plus simple est encore de lire les écrits d’Assange.

Son intention n’est pas de faire tomber tel chef d’Etat ou de porter atteinte à tel intérêt, il veut tout simplement détruire les formes actuelles de gouvernance, que lui et le courant de pensée qu’il représente, considèrent comme des conspirations.

Qu’il réussisse à les détruire n’est pas (encore ?) évident, mais qu’il les oblige à changer de façon radicale et accélérée ne fait désormais aucun doute.

La conspiration selon Assange

N’allez pas croire qu’Assange croit à une grande conspiration qui nous cacherait l’existence d’aliens vivant parmi nous (update: quoi que). Il a une définition bien différente de la conspiration :

Les régimes autoritaires donnent naissance à des forces d’opposition en faisant pression sur les individus et la volonté collective qui aspirent à la liberté, la vérité et l’accomplissement individuel. Les plans qui font marcher le régime, une fois découverts, provoquent une résistance. Dès lors, ils sont gardés secrets pour permettre au régime de connaître le succès. Ceci est suffisant pour qualifier leur conduite de conspiratoire.

Une conspiration, c’est, pour Assange, un réseau d’individu qui se partagent de façon exclusive des informations pour leur bénéfice, et au détriment de ceux qui n’y ont pas accès.

Effectivement, force est de constater que l’armée américaine et le gouvernement des USA tombent dans cette catégorie, ce qui explique le choix des cibles de Wikileaks. Tout comme le choix d’une banque qui abriterait des systèmes de corruption à large échelle, que Wikileaks promet de mettre à nu prochainement, ainsi que les nombreuses organisations dont le site a déjà fait fuiter des informations. Un très grand nombre d’entreprises sont aussi de bonnes candidates, ainsi que de nombreuses autres organisations, comme la presse, qu’Assange classe au rayon des conspirateurs (un point de vue semble-t-il partagé par l’ambassade des Etats-Unis à Paris).

La conspiration comme réseau

En bon geek, Assange aborde les conspirations qu’il veut abattre comme un réseau. Un réseau qui a besoin de communiquer, mais dans le secret, car si révéler ses plans aux yeux de tous susciterait une résistance qui l’empêcherait de fonctionner, ne pas faire circuler l’information nécessaire à la réalisation de ces même plans serait tout aussi désastreux. Un réseau qui n’est pas inscrit sur un organigramme, mais un réseau tout de même, dont aucun nœud, si puissant soit-il, n’a nécessairement une vision claire de l’ensemble. Rien de bien compliqué pour quelqu’un comme Julien Assange.

Familier avec la culture hacker, Assange détourne le système, et y introduit le virus de la ‘fuite’, inévitable conséquence du passage à l’ère du numérique, où les notions de copie, de circulation, de partage et de consommation de l’information sont, techniquement, parfaitement similaires (un leçon que l’industrie du disque n’a toujours pas comprise).

Pour Assange (et j’avoue partager son point de vue), les conséquences de la possibilité d’une fuite dans une organisation qui poursuit un but caché du plus grand nombre sont désastreuses :

Plus une organisation est secrète ou injuste, plus la possibilité d’une fuite y amène peur et paranoïa au sein des ses dirigeants et de ses cadres. Cela doit aboutir à une diminution de l’efficacité de ses mécanismes de communication internes (et une augmentation de la ‘taxe au secret’) et à un déclin de la capacité à traiter de l’information de l’ensemble du système, qui aboutirait à une incapacité à conserver le pouvoir dans un environnement qui demanderait de s’adapter.

Par conséquent, dans un monde ou les fuites sont faciles, les organisations secrètes ou injustes seraient plus touchées que les organisations ouvertes et justes. Puisque les organisations injustes donnent naissance à une opposition, et n’arriveront à conserver le pouvoir qu’à peu d’endroits. Des fuites publiées en masse les laisseront vulnérables et à la merci de ceux qui cherchent à les remplacer par des formes plus ouvertes de gouvernance.

En introduisant le concept de Wikileaks, Assange fait exploser le coût de cette ‘taxe au secret’, que l’organisation doit débourser pour confiner à elle seule la circulation de l’information indispensable à sa survie.

L’industrie du disque, là encore, donne un (tout) petit aperçu du problème. Pour tenter de confiner la circulation de fichiers musicaux à un ensemble (relativement) contrôlé d’utilisateurs (ceux qui l’on payé), les sommes qu’elle devrait débourser seraient colossales (en même temps, c’est l’Etat qui paie). Avec le virus de la fuite, le problème se généralise à toute organisation qui fait circuler de l’information confidentielle en circuit fermé.

En perturbant la circulation de l’information qui y circule en interne, Assange veut ralentir ces organisations ‘complotistes’ pour les rendre moins efficaces, plus lourdes et plus coûteuses. Et devinez quoi : ça marche.

Dans ses écrits, Assange s’attend à ce qu’ainsi poussées dans leurs retranchements, ces organisations révèlent leur vrai visage et leur caractère autoritaire, et se mettent, par exemple, à censurer la presse. Et devinez quoi : ça marche.

Aujourd’hui le gouvernement américain, hier son armée, demain, une grande institution financière. Qu’il s’agisse de Wikileaks ou d’un projet alternatif, toutes les organisations qui fonctionnent sur la base d’informations gardées secrètes par une élite est, qu’elle le réalise ou pas, dans une situation de crise absolue.

C’est le système de gouvernance avec lequel l’humanité a fait son chemin jusqu’à aujourd’hui  qui est remis en question. La distinction entre démocratie et dictature n’est pas énorme de ce point de vue là.

Pour Assange, les démocraties contemporaines ne sont que des régimes autoritaires qui gardent secret leurs intentions et manipulent les masses en contrôlant le flot de l’information afin de les leurrer. Une façon de voir qui trouvera echo chez beaucoup, tant dans certains pays, la mise en scène est grossière et cousue de fil blanc.

Demain (matin)

La première réaction de tout système est de chercher à se préserver, et c’est ce à quoi nous assistons en ce moment. Une chasse à l’homme qui a de bonnes chances de faire d’Assange au mieux un héro et au pire un martyr, des attaques informatiques contre Wikileaks qui l’a poussé à se déployer et à disséminer son contenu aux quatre coins du monde, et une multitudes de lois en projet ou sur le point d’être votés, permettant à l’Etat français de censurer des informations sur internet sans recourir à la justice, d’y interdire les appels au boycott, d’y publier des informations sensibles sur une entreprises française, et même d’y appeler à manifester.

Démocratie ? Plus vraiment.

La stratégie d’Assange est redoutable, en faisant exploser la ‘taxe au secret’ de ces organisations, il rend leur coûts de fonctionnement exorbitant, et grippe leur fonctionnement.

Une ritournelle que les lecteurs habituels de ReadWriteWeb ont déjà entendu, quand il s’agissait d’expliquer pourquoi les coûts technologiques d’Hadopi allaient nécessairement crever le plafond au vu de l’inexorable force d’innovation à laquelle ils s’opposent.

Ici, c’est la même chose, mais pour les gouvernements, les entreprises, les banques, les églises, les partis politiques, les syndicats…

Inutile de vous dire qu’il n’y a pas suffisamment d’argent sur terre pour payer une telle taxe sur le secret. La seule alternative au verrouillage et au passage à une nouvelle forme de régime autoritaire – la société de la surveillance – c’est ce que beaucoup appellent déjà la dictature de la transparence.

Après demain

La nature geek et binaire du virus qu’Assange a ainsi lancé sur les modèles de gouvernance contemporains fait que les positions intermédiaires risquent d’être délicates à tenir. Faire comme si de rien n’était et continuer comme avant n’est, quoi qu’il en soit, en aucun cas une option. Le numérique est désormais au centre de l’échiquier politique, diplomatique, militaire, et plus que jamais, économique.

Au final, nous risquons d’avoir à choisir entre deux nouvelles formes de dictatures (si tant est que la transparence en soit une). Celle de la société de la surveillance a été abondamment décrite, entre autre par Orwell, et nous sommes à sa porte aujourd’hui, l’alternative reste à écrire, à moins que 1984 vous tente.

Comme l’industrie du disque et son modèle économique hier, le monde se retrouve confronté,brutalement, à l’obsolescence de son modèle de gouvernance face à la civilisation du numérique dans lequel il est entré. Des choix radicaux devront être faits dans les mois et les années à venir.

La France se réveille, avec son éternel retard sur le numérique, dans un monde nouveau. Des élites au pouvoir parfaitement inaptes à comprendre ce qu’il se passe, et vraisemblablement balayées d’ici peu par des fuites fatidiques, venues confirmer ce que tout le monde soupçonne ou apporter une pierre de plus à l’édifice des scandales.

Etant donné l’ineptie de la gouvernance en place pour tout ce qui touche au numérique, on ne peut vraisemblablement pas à ce stade éviter une dérive accélérée vers la société de la surveillance, déjà bien entamée. Mais prétexter Hadopi, les pédophiles ou Dieu sait quoi ne leurrera plus personne désormais.

Hadopi (et sous peu Loppsi, elle aussi dynamité par Wikileaks il y a plus d’un an) ont montré qu’il n’y a pas grand chose à attendre des contres-pouvoir habituels d’une démocratie. Parlement godillot et justice sur le banc de touche, circulez, il n’y a rien a voir.

Peu de chances pourtant que les élections soient annulées. Pour l’instant, les manifestations de soutien sont plutot bon enfant (même s’il est évident que nous aurons des émeutes, et qui sait, des révolutions Wikileaks quelque part un jour). Nous devrions en arriver, dans 15 mois désormais, à choisir entre deux ou trois projets de sociétés (continuer comme avant n’étant, je me répète, plus vraiment une option).

Ces projets porteront des choix essentiels en matière de libertés numériques, car celles-ci viennent de sauter à la figure de tous, là où l’essentiel des citoyens français, parce qu’ils avaient un usage modéré ou inexistant d’internet, ne se pensaient pas un instant concernés par ces enjeux.

Ces libertés numériques orienteront notre avenir de façon radicale. Dictature de la transparence, société de la surveillance, une seule chose est sûre pour l’instant, c’est maintenant qu’il faut choisir.

 

Article provenant de readwriteweb.com

Publié dans Gros plan

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